La relation entre deux individus se crée par l’utilisation d’un corpus commun de codes (gestuelle, langage, odeurs, etc.) et une compréhension mutuelle de ces codes. Autrement dit, il faut trouver un langage commun pour se faire comprendre et s’exprimer.
Entre deux individus du même groupe, si tant est que les deux aient développé des codes sociaux minimum, l’échange se fait facilement, tandis que deux individus de groupes très éloignés auront plus de difficultés.
Entre l’humain et le cheval, le corpus commun au départ est limité : deux espèces différentes, des moyens de communication très différents, des constructions sociales différentes, etc. Il est donc obligatoire de développer ce corpus pour améliorer la relation.
L’éducation est un moyen pour le cavalier de créer ces codes communs : en utilisant la capacité du cheval à apprendre, il définit un certain nombre de codes clés qui leur permettront de se comprendre et d’échanger.
Le cadre est généralement invoqué durant cette période où les échanges entre l’humain et le cheval sont en construction. Il serait un espèce de totem qui dicterait les règles d’or pour diminuer la dangerosité de son cheval et garantir une éducation de qualité.
Pourtant, la notion de cadre et les implications tacites qui en découlent (leadership, dominance, autorité…) ne repose sur aucune définition opératoire reconnue dans la littérature scientifique actuelle.
Pourquoi alors le cadre est-il la star des réseaux sociaux ? Pourquoi tout professionnel passe toujours par cette notion pour parler éducation, sécurité ou encore harmonie de la relation ?
- Le cadre et ses implications
Le cadre en équitation est compris comme l’ensemble des règles de savoir être imposé au cheval qui garantissent la sécurité de son cavalier/meneur. Autrement dit, ce sont les lois qui régissent sa vie de cheval domestique :
Tu ne mordras point,
Tu ne pousseras point,
Quand je te pousserai tu céderas,
Jamais, quand tu as peur, tu ne réagiras…
La plupart de ces lois sont en faveur de l’humain et ont pour principe général de préserver l’humain de potentiels dangers liés au cheval.
Les implications directes de ces préceptes sont simples : le cheval n’a jamais le droit d’exprimer un comportement qui dérogerait à ce cadre, peu importe le contexte et les conditions. Comme pour toute loi, s’en affranchir entraîne nécessairement une sanction : se soustraire à la règle est passible d’une peine.
Nous commençons à comprendre le premier problème sous-jacent au cadre : la sanction en cas de non-respect est incluse dans le concept.
Ensuite, dans le langage courant, le cadre est toujours appliqué au cheval : “[Ton cheval] te bouscule ? Il faut que tu remettes le cadre.”
Aucun cavalier n’a jamais entendu son moniteur le réprimander car il manquait de cadre vis-à-vis de son cheval : “Tu as mis une claque à ton cheval, agacé de la situation ? Ton cheval doit te remettre le cadre.”
Le cavalier est repris sur sa technique, sur son ancrage, sur son intention parfois même, mais jamais le cadre n’est introduit… Le cadre est un corpus de règles à destination du cheval uniquement. Seul le cheval doit s’acquitter du cadre, la réciproque n’est pas vraie.
Cet unilatéralisme révèle le second problème sous-jacent au cadre : seul le cheval a des devoirs dans cette relation. La relation devient unidirectionnelle.
- Le cadre et la science
Si l’équitation utilise le terme de cadre pour parler du corpus de règles de savoir vivre à destination du cheval, la science n’a jamais employé cette notion dans ses recherches.
La société internationale des sciences équestres a pris position sur le sujet en déconseillant l’utilisation des termes comme cadre, dominance ou leadership pour décrire et discuter de la relation entre l’humain et le cheval (, ).
Les travaux suggèrent que la relation avec le cheval est dépendante de la cohérence de contingences dans les apprentissages, de la prédictibilité d’une réponse et du niveau de familiarité plutôt que d’une relation de leadership basée sur un cadre (HARTMANN & all, 2021). Autrement dit, le cadre n’a aucun fondement scientifique solide et certains termes comme contingence ou familiarité lui sont systématiquement préférés pour décrire le développement d’une relation entre l’humain et le cheval.
- Un notion popularisée pour répondre à un sentiment humain
En réalité, la première raison de la popularité du cadre est l’insécurité.
Et oui… Le cheval est majestueux, intelligent, rapide… mais aussi parfois dangereux pour un humain. Et ce fait entraîne une recherche active de garanties d’être en sécurité avec son cheval.
Le cadre est la solution, presque magique et immédiate, vendue pour assurer la sécurité des humains :
“Si ton cheval manque de cadre, tu es en danger !
En mettant le cadre, ton cheval te respecte et donc naturellement son niveau de danger diminue.”
Soyons honnête, cette idée que seul le cadre peut assurer la sécurité de l’humain est fausse. La dangerosité d’un individu ne se calcule pas à sa capacité à respecter un cadre établi mais est dépendante de facteurs internes et externes complexes, que j’ai décrits dans un article [Au secours ! Il est devenu dangereux !]. Le cheval, par sa taille, son poids et ses comportements peut présenter un danger, certes, cependant ce n’est pas les sanctions qui vont garantir la sécurité de l’humain.
Pourtant, le succès du cadre est notamment dû à sa capacité à répondre aux peurs des cavaliers, en donnant une solution simple et presque élégante à une angoisse profonde. Plus besoin de comprendre l’origine d’un comportement ou créer un corpus de codes communs, base du dialogue, il suffit d’imposer sa vision et de sanctionner les débordements.
Le cadre est un concept normatif qui prescrit ce que le cheval doit faire ou ne pas faire, associé à une méthode d’application donnée. A contrario, la science ne prescrit pas, elle décrit les mécanismes. Ainsi, le cadre n’existe pas aux yeux de l’éthologie puisqu’il ne découle d’aucun mécanisme descriptible. Il est la réponse normative à une peur intrinsèque de l’humain vis-à-vis du cheval.
- Pourquoi s’émouvoir de l’utilisation du cadre en éducation ?
A ce stade, nous pouvons nous demander avec légitimité pourquoi s’émouvoir d’utiliser le cadre comme base des apprentissages, après tout il semble qu’il permette de diminuer le ressenti de danger…
Oui… mais ce n’est pas suffisant. L’accent est mis sur la sécurité, à raison partiellement, mais qu’en est-il de la relation ?
Si la mise en sécurité est fondamentale pour côtoyer un cheval, la qualité de la relation l’est tout autant. L’éthique nous impose de valoriser la relation autant que la sécurité dans notre rapport au cheval. Or, la qualité d’une relation peut être évaluée à travers la valence émotionnelle des interactions et leur impact sur le bien-être des deux individus. L’usage courant du cadre tend à produire une asymétrie interactionnelle susceptible d’altérer la valence émotionnelle des échanges : son axe unidirectionnel et les sanctions en cas de débordement sont autant de facteurs dégradant la valence émotionnelle des interactions.
- Quelles solutions pour répondre à cette insécurité sans passer par le cadre ?
Si le cadre ne constitue ni un concept scientifique ni une base relationnelle équilibrée, comment alors répondre à l’insécurité légitime que peut ressentir un humain face à un animal de 500 kg ?
La réponse tient en un principe simple, mais exigeant : la cohérence de contingence.
A. Définir clairement la contingence
En théorie de l’apprentissage, une contingence désigne la relation fonctionnelle entre un comportement et sa conséquence.
Autrement dit : si je fais X, il se produit Y.
Le cheval n’apprend ni par morale, ni par hiérarchie abstraite, ni par respect mystique.
Il apprend par association stable entre ses comportements et leurs conséquences.
La cohérence de contingence signifie que :
- un même comportement entraîne systématiquement la même conséquence,
- un signal possède toujours la même signification,
- les règles interactionnelles sont prévisibles.
La sécurité naît de cette prédictibilité.
B. Pourquoi cela répond à l’insécurité
L’insécurité humaine face au cheval provient principalement de l’imprévisibilité perçue.
Un cheval qui :
- réagit différemment selon les jours,
- répond parfois à un signal et parfois non,
- est sanctionné de manière variable,
devient difficile à anticiper.
Or, la cohérence de contingence réduit l’imprévisibilité.
Un cheval qui a appris que :
- céder à une pression entraîne systématiquement son retrait,
- un signal vocal annonce toujours la même demande,
- l’expression de la peur n’est pas punie mais accompagnée,
devient progressivement plus stable et plus lisible.
La sécurité ne découle donc pas de l’imposition d’un cadre, mais de la construction d’un système d’interactions prévisible.
C. Différence fondamentale avec le cadre
Le cadre prescrit ce que le cheval doit être.
La cohérence de contingence décrit comment le cheval apprend.
Le cadre repose sur une conformité normative.
La cohérence repose sur un mécanisme d’apprentissage observable.
Le cadre vise le contrôle.
La cohérence vise la compréhension.
Cette différence est majeure.
D. Un exemple concret
Prenons un cheval qui bouscule.
Approche “cadre” :
→ sanction immédiate
→ rappel à l’ordre
→ justification par le manque de respect
Approche par cohérence de contingence :
→ analyse du contexte
→ suppression systématique du renforcement involontaire
→ apprentissage stable d’un comportement alternatif (rester à distance)
→ application cohérente par tous les intervenants
Dans le second cas, le comportement diminue parce qu’il n’est plus fonctionnel,
non parce qu’il est interdit.
E. Et la relation ?
Une relation interspécifique stable repose sur :
- prédictibilité,lisibilité des signaux,
- réduction des expériences aversives inutiles,
- réciprocité interactionnelle.
La cohérence de contingence permet ces conditions.
Le cadre, tel qu’il est employé, tend à les remplacer par un système de conformité unilatérale.
Sources :
HARTMANN E., REHN T., CHRISTENSEN J. « From the Horse’s Perspective: Investigating Attachment Behaviour and the Effect of Training Method on Fear Reactions and Ease of Handling — A Pilot Study », Animals, 11(2), 457, février, 2021.
McGREEVY, P. D. « The advent of equitation science », The Veterinary Journal, 174(3), 492–500, 2007.
McGREEVY, P. D. & McLean, A. N., Equitation Science, Wiley-Blackwell, 2010.
McLEAN, A. N., « Modern horse training : Equitation science principles and practice », Volume 1 : First principles. Equitation Science International : Australia, 2022.











