Dans le milieu équin, il est fréquemment avancé que le cheval devrait être motivé à interagir avec l’humain sur la base de la relation seule. Cette idée, bien que séduisante, repose sur une conception imprécise de la motivation.
Les données issues des sciences du comportement et des neurosciences suggèrent au contraire que la motivation ne peut être comprise ni comme une simple “envie”, ni comme le produit direct d’une relation affective. Elle correspond plutôt à un ensemble de processus permettant de moduler la probabilité d’émission d’un comportement dans un contexte donné.
L’objectif de cet article est de clarifier ce concept, d’en présenter certains fondements scientifiques, et d’en tirer des implications pour la compréhension du comportement du cheval.
La motivation comme probabilité d’action
En analyse du comportement, la motivation est généralement appréhendée de manière fonctionnelle : elle correspond à la probabilité qu’un individu produise un comportement donné dans une situation donnée.
Cette probabilité n’est pas aléatoire. Elle dépend notamment des conséquences passées du comportement et de la capacité de l’animal à prédire ces conséquences.
Autrement dit, un comportement a d’autant plus de chances d’être émis qu’il a été, dans des situations similaires, associé à des résultats jugés pertinents pour l’individu.
Cette approche permet de s’éloigner d’une vision anthropomorphique de la motivation (centrée sur l’intention ou le désir) pour la replacer dans un cadre observable et mesurable.
Prédiction, apprentissage et engagement dans l’action
Les travaux en neurosciences ont mis en évidence l’existence de systèmes impliqués dans l’anticipation des conséquences et dans l’engagement dans l’action.
Parmi eux, les systèmes dopaminergiques jouent un rôle central dans la mise en relation entre un comportement et les résultats qui lui sont associés. Ces systèmes sont particulièrement impliqués dans les processus de prédiction et dans l’ajustement du comportement en fonction de l’expérience (Schultz, 1997).
Il est toutefois important de souligner que la dopamine ne peut être réduite à une “hormone du plaisir”. Elle est davantage impliquée dans l’anticipation et dans la mobilisation vers l’action que dans l’expérience hédonique elle-même.
Dans cette perspective, un comportement devient plus probable non pas parce qu’il est intrinsèquement “désiré”, mais parce qu’il est associé à une prédiction fiable de conséquences pertinentes.
Le système de “seeking” : une dynamique de recherche
Dans le champ des neurosciences affectives, notamment dans les travaux de Jaak Panksepp, un système motivationnel spécifique a été décrit sous le terme de “seeking”.
Ce système correspond à une dynamique de recherche, d’exploration et d’engagement dans l’action. Il ne doit pas être confondu avec le plaisir. Il s’agit d’un système qui oriente l’organisme vers l’action en présence de stimuli associés à des résultats potentiellement pertinents.
L’activation de ce système dépend en grande partie de l’histoire d’apprentissage de l’individu. Un stimulus n’acquiert sa capacité à déclencher une réponse orientée vers l’action que s’il a été associé, de manière répétée et cohérente, à des conséquences significatives.
La compréhension des conditions d’activation de ce système constitue un enjeu central dans l’étude de la motivation, mais dépasse le cadre d’une présentation introductive.
Dissocier motivation et plaisir : “wanting” et “liking”
Les travaux de Berridge et Robinson ont permis de préciser la distinction entre deux dimensions du traitement de la récompense :
- le “wanting”, correspondant à la motivation à agir pour obtenir un stimulus ;
- le “liking”, correspondant à la dimension hédonique, c’est-à-dire au plaisir ressenti.
Ces deux dimensions reposent sur des mécanismes partiellement distincts et peuvent être dissociées.
Ainsi, un individu peut manifester une forte motivation à obtenir un stimulus sans que celui-ci ne soit particulièrement agréable, ou inversement, apprécier un stimulus sans être motivé à produire les comportements nécessaires pour l’obtenir.
Cette distinction est particulièrement pertinente dans le contexte des interactions homme-cheval. Le fait qu’un cheval tolère ou apprécie une interaction ne garantit pas qu’il soit motivé à s’engager activement dans celle-ci.
Implications pour la compréhension du comportement du cheval
Ces éléments permettent de reconsidérer certaines attentes fréquemment exprimées dans le travail avec les chevaux.
La motivation d’un cheval à interagir avec un humain ne peut être présupposée. Elle dépend de l’histoire d’apprentissage, du contexte, et de la valeur que les conséquences associées à cette interaction ont pour l’animal.
Certains stimuli, comme la nourriture, présentent des caractéristiques qui facilitent leur efficacité comme leviers motivationnels : ils sont immédiatement pertinents pour l’animal, facilement identifiables, et permettent une association rapide et stable.
À l’inverse, les interactions sociales avec l’humain ne constituent pas, en elles-mêmes, des stimuli systématiquement motivants. Leur valeur dépend de leur histoire d’association avec d’autres conséquences.
Cela ne signifie pas que la relation homme-cheval est dénuée de valeur, mais que celle-ci se construit à travers des processus d’apprentissage et d’association, et non indépendamment d’eux.
Limites des approches centrées sur la relation
Les approches qui postulent que la qualité de la relation suffirait à motiver le cheval tendent à négliger le rôle central des contingences d’apprentissage.
Du point de vue de l’animal, ce n’est pas la relation en tant que concept abstrait qui guide le comportement, mais la capacité de la situation à prédire des conséquences pertinentes.
Cette distinction est essentielle pour éviter des interprétations erronées des comportements observés, notamment lorsqu’un cheval ne répond pas aux sollicitations humaines.
Comprendre les mécanismes ne suffit pas
Si ces éléments permettent de mieux comprendre les bases de la motivation, leur mise en œuvre sur le terrain soulève des questions plus complexes.
Par exemple :
- quels types de renforçateurs utiliser selon les individus et les contextes ?
- comment structurer les apprentissages pour favoriser une motivation stable ?
- comment éviter les effets indésirables liés à une mauvaise gestion des renforcements ?
- comment articuler motivation et exigences techniques dans le travail du cheval ?
Ces questions impliquent une compréhension fine des mécanismes en jeu, mais aussi de leur application pratique.
La motivation chez le cheval ne peut être réduite à une question de relation ou d’intention. Elle repose sur des processus d’apprentissage, de prédiction et d’engagement dans l’action, largement documentés par les sciences du comportement et les neurosciences.
Replacer la motivation dans ce cadre permet d’éviter des interprétations anthropomorphiques et d’ouvrir la voie à des pratiques plus cohérentes et efficaces.
Pour aller plus loin
L’analyse détaillée de ces mécanismes, ainsi que leur application concrète dans le travail avec le cheval, nécessitent d’aborder des dimensions supplémentaires, notamment en termes de structuration des apprentissages, de choix des renforçateurs et de gestion des contingences.
Ces aspects sont développés dans la formation en ligne : « Pourquoi ton cheval n’est pas motivé (et comment y remédier) ? »
Berridge, K. C., & Robinson, T. E. (1998). What is the role of dopamine in reward: Hedonic impact, reward learning, or incentive salience? Brain Research Reviews, 28(3), 309–369.
Berridge, K. C., & Robinson, T. E. (2003). Parsing reward. Trends in Neurosciences, 26(9), 507–513.
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Panksepp, J. (1998). Affective Neuroscience: The Foundations of Human and Animal Emotions. Oxford University Press.
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Schultz, W. (1997). Dopamine neurons and their role in reward mechanisms. Current Opinion in Neurobiology, 7(2), 191–197.
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